Écoquartier, repenser la fabrique urbaine

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Ecologik (Magazine trimestriel) N°61_Mars.Avril.Mai 2019 Dossier

ECOLOGIK

Si, à première vue, les écoquartiers sont la voie du futur pour réduire l’impact environnemental, les concevoir recèle mille et un pièges qui ne sont pas toujours évitables. Qu’est-ce qui rend donc si complexe la conception – et la réussite – d’un quartier pensé pour être durable ?

À ce jour, il existe peu d’exemples véritablement satisfaisants d’écoquartier, et Vauban, à Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne, occupé depuis 1996, continue d’être, pour beaucoup, incontournable pour sa capacité à s’adapter et à se renouveler au fil du temps et de ses résidents. Très vite, l’approfondissement du sujet démontre que, grâce aux outils d’aide à la conception de quartiers durables, diminuer la consommation d’énergie – à la réalisation comme à l’usage –, reste l’étape la plus aisée. Elle n’en est pas moins, et paradoxalement, la plus trompeuse, l’argument greenwashing étant utilisé par les promoteurs ou par les communes elles-mêmes…

Rendre les gens heureux Isabelle Prignot et Bernard Deprez, enseignants à la faculté d’architecture de l’Université Libre de Bruxelles (LUB), notent qu’au-delà d’imposer un cahier des charges pour labelliser les écoquartiers, il serait plus intéressant de mesurer « comment les gens vont y habiter ? ». Analysant de près certaines expériences d’usage, ils constatent que des mesures de restriction (de consommation, de déplacement, d’espace,…) et de contraintes (tri, recyclage, tâches, collectivités), tout comme un sentiment de solitude face à cette démarche écologique, peuvent induire auprès des habitants une lassitude ou des comportements compensatoires parfois fortement énergivores, tels des courts voyages en avion alors qu’ils ont renoncé à la voiture, ou ne modifier en rien leur attitude consumériste, identique à celle du reste de la société. Croisant et incluant des compétences écologiques, économiques et sociales, le b.a.-ba serait donc de parvenir à rendre les gens heureux là où ils sont, en les impliquant dès la conception pour que le changement d’habitudes soit compensé par une qualité de vie urbaine quasi inégalable et donner sens au geste.

Intégré, relié et parcouru Un autre piège à éviter serait de concevoir entièrement ces espaces « idéaux » comme des îles préservées et à préserver, faisant de ces écoquartiers des ghettos figés et non adaptables. Comme tout quartier, ils doivent être traversés sans effet cul-de-sac ou contournement du quartier, connectés tant aux voiries urbaines existantes qu’aux lieux significatifs en termes d’usage, d’histoire ou de culture de la ville, comme le préconise le manifeste de la « ville poreuse », développé par les architectes-urbanistes Bernardo Secchi et Paola Viganò. Un repli sur soi les condamnerait à plus ou moins long terme, car le manque de brassage social et intergénérationnel et les points de rupture du maillage vert (parcs, arbres le long des voiries, jardins isolés, etc.) pourraient empêcher le renouvellement de la population humaine, la stagnation des activités et le déplacement de certaines espèces au détriment de la biodiversité. Intégré, relié et parcouru, le quartier durable devient alors un levier de transition écologique propulsant la ville toute entière ; participant de son récit et de sa résilience, comme toute ville en mouvement. Penser un écoquartier offrirait à la fabrique urbaine la possibilité d’expérimenter et de se réinventer.

  • 2 ARTICLES s/ « Les trois vies de Vauban » & « Hammarby, un modèle à la suédoise »

Photographies : © Lennart Johansson (Hammarby)

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